L'allaitement
Nourriture vitale pour le nouveau-né, produit suave du corps maternel, le lait est l’aliment originel, l’aliment primordial. Si dans le règne animal, l’espèce humaine est classée parmi les mammifères, c’est parce que le lait coule des mamelles de la femme : fonction décisive, donc.
2Le lait humain n’est pas seulement une sécrétion biologique : il sécrète aussi des représentations imaginaires et des relations sociales qui déterminent, plus ou moins, la condition maternelle dans chaque société. L’histoire de la culture occidentale propose une foule d’exemples qui permettent de réfléchir successivement sur les rapports de sexe entre la mère et le père, sur les rapports de classe entre la mère et la nourrice, et sur les rapports de savoir entre la mère et le médecin.
Les mères. Les pères
3Les mères mythiques de l’Antiquité allaitaient presque toutes. Héra, reine des dieux, épouse de Zeus, a nourri l’univers : son lait répandu trace la Voie lactée. Clytemnestre, Hécube, Andromaque, Jocaste ont donné le sein à leurs fils. Euripide, dans son théâtre, évoque plusieurs fois le corps à corps mère-enfant, et son odeur si particulière. Dans l’Ancien Testament, le lait, avec le miel, symbolise la Terre promise. Mieux, dans le Nouveau Testament, Marie, mère du Christ, qui fut exemptée de toutes les épreuves liées à la reproduction (elle n’a jamais eu de règles, elle est restée vierge, elle a ignoré les douleurs de l’accouchement) a pourtant donné le sein à son divin enfant. Si l’allaitement seul échappe à la malédiction qui depuis la chute originelle pèse sur la physiologie féminine, c’est sans doute en raison de sa riche signification symbolique. Que Jésus tète sa mère était sans doute une preuve nécessaire de son humanité. Mais le lait évoque aussi le dévouement sans limite de la mère, l’oblation de son corps, la relation si intime qu’elle noue avec son enfant. Le lait de Marie symbolise également son amour inépuisable pour les pauvres humains. Chez les mystiques, le lait représente la grâce divine, qui nourrit l’âme chrétienne. Le lait : délicieuse bénédiction !
4Et pourtant, rappelons-le, Zeus, le roi des dieux, a été nourri par la chèvre Amalthée ; Romulus, le fondateur de Rome a tété une louve. Et dans la culture judéo-chrétienne, Adam, le premier homme, est né adulte, sans mère, sans lait.
5Laissons les mythes. La pratique des mères ordinaires dans l’Antiquité se révèle ambiguë. Les grandes dames grecques se bornent souvent à donner le sein ; tous les autres soins « maternels » relèvent le plus souvent d’une servante ou d’une esclave. De nombreux documents épigraphiques (par exemple des épitaphes ou des dédicaces inscrites sur des tombeaux) évoquent le souvenir ému d’une enfance bercée par une nourrice chérie, mère selon le cœur. C’était le plus souvent une femme déjà âgée, privée de séduction et détachée des hommes, donc totalement consacrée à l’enfant. La fonction maternelle était en somme partagée entre deux femmes. Une nourrice grecque est restée célèbre : c’est Euryclée qui a élevé successivement Ulysse roi d’Ithaque, et Télémaque, fils d’Ulysse ; elle les appelle « mes chers enfants », et prend soin d’eux bien au-delà de la petite enfance. Cette humble femme appartient à la grande tradition homérique : elle a traversé les siècles à côté des héros.
6À la différence des Grecques, les Romaines ne donnaient même pas le sein. Une nourrice, presque toujours esclave, était chargée de l’allaitement. Cet usage n’était pas réservé aux couches supérieures : nul besoin d’être riche pour posséder une esclave. Mais la question se pose de savoir qui, en la matière, faisait autorité. Chacun sait que le pater familias disposait d’un pouvoir absolu : s’il avait exigé que la mère allaite, aurait-elle pu se dérober ? Pourquoi ne l’exigeait-il pas ? En pratique, il pouvait avoir plusieurs motifs d’exiger, au contraire, le recours à une nourrice. Parfois il souhaitait hâter une nouvelle naissance. L’allaitement fonctionne comme un contraceptif, plus ou moins sûr, plus ou moins durable selon les femmes, mais en tout cas, il retarde chez la nourrice une nouvelle conception. Bien des raisons (notamment successorales) pouvaient pousser un Romain à vouloir engendrer plusieurs enfants dans les plus brefs délais : il écartait alors le nourrisson. D’un autre côté, on croyait que le lait se fabriquait à partir du sang ; il était donc susceptible, comme le sang, de transmettre certaines caractéristiques. Le père souhaitait-il privilégier sa lignée au détriment de celle de sa femme ? Dans ce cas, il trouvait suffisant que celle-ci ait déjà, durant neuf mois, nourri le fœtus grâce au sang de ses règles. Enfin, il semble que les Romains se méfiaient de l’intimité que faisait naître l’allaitement entre la mère et l’enfant. Le garçon surtout devait être protégé contre la tendresse maternelle, supposée amollissante. Une Romaine avait donc très peu de chance d’allaiter son fils.
7Mais les dames désiraient-elles allaiter ? Aucune réponse directe de leur part ne nous est parvenue. Les moralistes répondent à leur place, en les accusant de préférer leur beauté et leur tranquillité aux obligations du nourrissage. Possible. Les dames pouvaient aussi avoir une raison moins futile de ne pas donner le sein : en un temps où la mortalité infantile était forte, les mères sensibles cherchaient à se protéger d’un violent chagrin, au cas, si fréquent, où le petit viendrait à mourir. En tout cas, on ne doit pas imputer aux seules femmes la responsabilité d’une décision que les hommes assumaient aussi, et même en priorité.
8Qu’en disent les médecins antiques ? Le plus connu, Soranos d’Éphèse, reste discret, de crainte, peut-être, d’irriter ses riches patients et patientes. Ses propos s’adressent aussi bien au père qu’à la mère. Il dit clairement que pour l’enfant le lait de la mère est préférable à toute autre nourriture. Mais il apporte aussitôt des nuances. Une femme qui vient d’accoucher est fatiguée, dit-il, il faut lui laisser le temps de se remettre, surtout si on souhaite qu’elle porte d’autres enfants. D’ailleurs, le lait maternel des premiers jours, altéré par les souffrances de l’accouchement, est mauvais pour le nouveau-né, auquel il vaut mieux donner un peu de miel dilué d’eau ; la mère qui veut allaiter se fera d’abord téter par un enfant plus âgé. D’un autre côté, le recours à une nourrice étrangère peut être bénéfique pour le petit enfant : il sera plus robuste s’il est mis au monde par une femme et nourri par une autre. Et d’évoquer le repiquage : le jardinier sème dans une serre et ensuite transplante les légumes dans un autre sol…
9Le savant docteur consacre ensuite tout un chapitre au choix de la bonne nourrice. Elle aura entre 20 et 40 ans et sera mère de deux ou trois enfants, afin qu’on puisse être assuré de sa santé, de son expérience, de son dévouement. Elle sera sensible et vigilante : honte à celle qui laisse crier l’enfant. Elle sera paisible : honte à celle qui ne supporte pas les cris, secoue le bébé, l’injurie. Elle ne sera ni superstitieuse, ni mystique… Le régime de vie qui lui est imposé la place entièrement au service du bébé. Ainsi pour se nourrir, elle tiendra compte de l’âge de l’enfant, non de son appétit personnel (les aliments deviendront de plus en plus nourrissants et variés) ; si l’enfant est malade, c’est elle qui avalera des médicaments ; elle se soumettra à divers exercices pour faire bouger ses seins et les renforcer : jeux de balle, maniement d’haltères ou d’aviron. Dans les milieux modestes, elle pourra puiser de l’eau, piler et moudre du grain, ou faire le lit. Jamais elle ne préférera son bien-être personnel à celui de l’enfant. Par exemple, elle ne le couchera pas dans le même lit qu’elle pour éviter de se lever la nuit. Elle ne le fera pas téter à tout moment pour l’empêcher de pleurer : certaines femmes ont l’habitude exécrable de laisser en permanence le mamelon dans la bouche de l’enfant. Autre habitude condamnable : baigner ou doucher le petit plusieurs fois par jour, toujours pour calmer ses cris. Il n’est que trop humide par nature puisqu’il ne boit que du lait : un bain suffit. Pour l’apaiser, il vaut mieux le bercer, lui parler, chanter auprès de lui. Il est tout à fait essentiel que la nourrice s’abstienne de rapports sexuels, et ce pour deux raisons : d’une part, la distraction procurée par le plaisir des sens refroidit l’affection portée au nourrisson ; d’autre part la copulation gâte le lait et le tarit partiellement ou totalement en réveillant le flux menstruel et en aboutissant à la conception. Pour parer à toute éventualité, Soranos préconise de recruter plusieurs nourrices, au moins deux, au cas où l’une serait défaillante. Il n’est dit nulle part si la nourrice peut allaiter son propre enfant en même temps que celui de ses employeurs, mais c’est fort peu probable.
10Cette définition de la bonne nourrice a pris les proportions d’un modèle idéal : on la retrouve, à quelques détails près, dans de très nombreux ouvrages médicaux, jusqu’au milieu du xixe siècle. Soulignons l’interdit qui pèse sur les rapports sexuels, interdit confirmé par le médecin : une femme ne peut pas accomplir à la fois ses devoirs d’épouse et ses devoirs de mère nourricière.
11Comment ne pas soupçonner l’ambiguïté des sentiments masculins en présence du sein nourricier ? Or, il se trouve que de nombreuses légendes conduisent au même soupçon, notamment celles qui évoquent « le lait du père ». On peut les classer en deux groupes : les unes racontent un miracle, les autres un châtiment. Le miracle rend un homme capable d’allaiter un bébé affamé. Telle fut l’aventure de saint Mamant, dont le culte, né, semble-t-il, en Cappadoce au iiie siècle, se diffusa rapidement dans tout l’Occident médiéval. En Vénétie par exemple :
On raconte qu’un jour, alors que San Mammano marchait sur un sentier de montagne fatigant, il entendit tout à coup un gémissement lamentable sortir d’un buisson. Il s’en approcha et trouva un enfant abandonné au hasard par ses parents. Mammano le prit avec amour dans ses bras et commença à le bercer. Mais l’enfant pleurait, cherchant le sein […] Mammano s’agenouilla et pria le Seigneur, et voilà que sa poitrine se mit à gonfler brusquement, et il put donner le sein à l’enfant qui se mit à sucer avec avidité un lait abondant.
13Plusieurs saints irlandais se sont également illustrés de cette manière. Et même quelques humbles pères, nullement saints, mais très aimants. Sur les lieux du miracle, des sources ont jailli, des sources miraculeuses : qui buvait leur eau, ou s’y baignait, voyait du lait venir en ses mamelles. Sans aucun doute, ces récits expriment d’abord une angoisse, une hantise, fréquente jadis : comment sauver la vie d’un tout-petit qui n’a plus de mère ? Mais peut-être traduisaient-ils aussi une envie masculine : quand la mère allaite, le père se voit exclu. Chaque sexe se sent en manque des attributs de l’autre, disent les psychanalystes. C’est bien ce que confirme le Carnaval d’autrefois, où les hommes se déguisaient en femmes, et plaçaient deux gros coussins sur leur torse en guise de mamelles. Chose curieuse : depuis l’Antiquité jusqu’au xixe siècle, il s’est trouvé des médecins et des savants pour affirmer que dans un passé lointain, les hommes, dont le poitrail porte trace de mamelons, pouvaient allaiter comme les femmes, voire mieux qu’elles. Hippocrate et Aristote le disent, et après eux de nombreux médecins le répètent, citant toujours les mêmes exemples. Darwin, de son côté, suppose encore, en 1871, que les mammifères mâles ont pu nourrir leur progéniture en des temps primitifs.
14À l’opposé, d’autres légendes, par exemple celle du Père Laitu, contiennent un sévère avertissement. Gare au mécréant qui par bravade boirait l’eau d’une source miraculeuse : il verrait ses seins gonfler douloureusement, et ne trouverait de soulagement qu’en se faisant téter ; au pire, il pourrait mourir de la fièvre de lait. Des malheurs semblables menacent également celui qui éprouve du désir en regardant les seins d’une femme qui allaite. La punition signifie, bien sûr, que le sein nourricier doit être respecté, mais elle dit aussi combien il est dérisoire, inconvenant pour un homme, d’avoir des mamelles et du lait. Comme si cette fonction compromettait la dignité masculine, comme si les hommes voulaient exorciser le danger d’une identification inconsciente à la femme. Au xviiie siècle, les Européens croyaient, sur la foi de quelques voyageurs, que les hommes du Nouveau Monde étaient pourvus de seins regorgeant de lait : cette confusion des sexes justifiait leur soumission, car elle était le signe manifeste de leur infériorité.
15Avant d’en finir avec le père, soulignons que l’avènement du christianisme a fait apparaître de nouvelles raisons d’éloigner le nourrisson de sa mère. Le mariage chrétien impose aux époux la fidélité réciproque ; or le tabou persiste, qui interdit les rapports sexuels pendant l’allaitement ; un mari pieux, qui ne veut ni commettre l’adultère, ni se priver des caresses de son épouse, envoie son enfant en nourrice. L’Église ne blâme pas cette conduite, même si elle invite fermement les époux à préférer la chasteté.
En tout cas, dans les sociétés chrétiennes d’Ancien Régime, c’est bien l’homme qui commande. À Florence on a conservé de nombreux contrats de nourrissage, datant des xive, xve et xvie siècles : tous sont signés par deux hommes, le géniteur et le nourricier. Ce dernier s’engage, contre rétribution, à « donner le sein » pendant une durée déterminée, à présenter régulièrement l’enfant à ses parents, à prévenir le père si la nourrice redevient enceinte, ou tombe malade, etc. Les femmes concernées, la mère et la nourrice, ne figurent pas dans le contrat, elles n’ont pas voix au chapitre. D’autres signes du pouvoir masculin apparaissent dans les textes médicaux. Mme X., écrit en substance un docteur du xviie siècle, ayant perdu deux enfants en nourrice, mit au monde une jolie petite fille, et demanda à son mari l’autorisation de la nourrir.
La première dent du bébé annonce le sevrage : le mari réclame alors ses droits.
Certes, le père qui met en nourrice son enfant nouveau-né s’exempte d’une ascèse assez rude. Mais en même temps, il rétablit une sorte d’égalité entre sa femme et lui. Faute de pouvoir allaiter lui-même, il empêche sa femme de le faire. Celle-ci doit obéissance, ce qui lui évite la responsabilité du choix. L’homme réduit alors l’allaitement au rang de fonction subalterne, en le confiant à une femme rétribuée. Un rapport de sexe se transforme ainsi en rapport de classe.

Commentaires
merci encore!!!!
waooooooooouuuuh!!!!
Bravo les coccinelles