Quand les dents s'en mêlent !
La bouche, premier outil de découverte
1Dès sa venue au monde, le bébé tète et suce, par réflexe vital. Il se nourrit, incorpore ce qui est bon et refuse ou rejette ce qu’il trouve mauvais (l’amer et l’acide). On peut dire qu’il mange ce qu’il aime (amour) et recrache ce qu’il n’aime pas (haine). S’établit ainsi, dès les premiers jours, une liaison physique et symbolique entre l’amour et la nourriture, et bien des problèmes d’alimentation qui surgiront peut-être plus tard auront leur origine dans cette liaison. Il semble que, dans l’alliance des contraires, le nourrisson commence à ressentir les sentiments d’amour et de haine.
2Mais, très vite, dépassant son unique fonction alimentaire, la bouche devient l’outil de découverte, de connaissance et de plaisir, et crée une première relation avec le monde. Les personnes ou objets accessibles sont détectés, explorés, goûtés, sucés ou mordillés. Certains sont appréciés, d’autres rejetés. Belle illustration de l’ambivalence des sentiments : « Je t’aime, je te mangerai », « je ne t’aime pas, je te boufferai » au sens de « je te détruirai » (voir encore les « tu me gaves », « tu me saoules », etc.) ; ces façons de parler reflètent la liaison entre pulsion de vie et pulsion de mort, entre amour et agressivité dont nous avons déjà parlé.
Les dents
3À quelques mois, les dents pointent et le bébé qui était « à croquer » devient lui-même croqueur ! Notre langue fourmille d’expressions « qui ont du mordant » et que relève Simone Scoatarin dans son livre, C’est pour mieux te manger, mon enfant ! où l’on se rend compte que les dents ne servent pas seulement à manger et à articuler :
4« Avoir la dent, déchirer à belles dents, être sur les dents, serrer les dents, ne pas desserrer les dents, grincer des dents ;
- avoir la dent dure, avoir une dent contre quelqu’un, avoir les dents longues, avoir une curiosité dévorante, prendre le mors aux dents, avoir du mordant, montrer les dents, sourire de toutes ses dents, œil pour œil, dent pour dent, se casser les dents sur ;
- mordre la poussière, se mordre la langue, mordre à l’appât, être mordu pour quelque chose ou quelqu’un, croquer la pomme, mordre au fruit défendu ;
- soutenir mordicus, se défendre bec et ongles, être dévoré de rage, se ronger les sangs, ronger son frein, s’en mordre les doigts, se ronger les ongles. »
Mordre et manger
5Mordre, c’est-à-dire faire usage de ses dents, nous renvoie à nos origines animales et carnassières. L’homme est un omnivore, plutôt carnivore : mangeur de chair, équipé de canines comme les félins, les chiens ou les loups, entre autres. Se servir des dents pour l’attaque ou la défense est qualifié de conduite animale, archaïque, primitive ou sauvage. L’homme a développé des armes tellement plus sophistiquées ! L’anthropophagie fait l’objet d’un tabou. Seuls certains humains, dans des conditions extrêmes ou pathologiques, y ont recours. De plus, le cannibale qui mange de la chair humaine crue est perçu comme plus féroce que celui qui cuit sa proie ! La cuisson serait humaine, aucun animal ne cuisant sa nourriture.
6L’une des religions monothéistes évoque le rite de manger le corps et boire le sang. Il sublime l’autre interdit fondamental de l’espèce humaine, ne pas boire le sang d’autrui, sinon sa transgression relève du vampirisme. On rapproche parfois le bébé qui suce le sein, du vampire qui suce le sang : il n’est pas rare d’entendre des mères dire de leur bébé qu’il les « vampirise ». La valeur symbolique du sang comme synonyme de vie est énorme ; c’est pourquoi est ressentie de façon si dramatique la morsure « jusqu’au sang ». Pour illustrer ce drame, prenons les contes et les chansons enfantines : notre culture y privilégie les figures dévorantes, en particulier celle de l’ogre. On pense à La légende de saint Nicolas, au Petit navire (« Le sort tomba sur le plus jeune, c’est celui qui qui qui sera mangé, ohé ! ohé ! »), au Petit Poucet ou au Petit Chaperon rouge : comme l’ogre, le loup est une figure « dévorante » dans notre imaginaire, ce que confirment les expressions « avoir une faim de loup », « se jeter dans la gueule du loup », et l’antique et terrifiante locution « l’homme est un loup pour l’homme ». Et que dire de « croquer le marmot », ou « la dame, elle va pas te manger ! » ? L’adulte pourrait donc manger un enfant ! Même l’art s’y est mis, avec succès : tout le monde a vu ou entendu parler du film Les dents de la mer (de la mère ?).
Incorporer ce (ou ceux) qu’on aime, l’avoir en soi, l’avoir dans la peau (on n’est pas loin d’avoir sa peau) : l’amour et la haine sont intriqués et le révèle sans cesse le langage qui « n’est pas seulement fait pour recevoir ou donner, mais aussi pour aimer et dévorer » (Julian de Ajuriaguerra).
La morsure chez le jeune enfant
7Parmi les contrariétés et autres événements désagréables et perturbants, la morsure est un acte que les professionnels « ont en travers de la gorge », parce que « c’est dur à avaler », « on n’arrive pas à le digérer », « ça ne passe pas » : autant d’expressions « digestives » qui réfèrent à l’oralité et à l’aliment.
8La morsure apparaît généralement chez le jeune enfant entre l’acquisition de la marche et celle du langage, à « l’âge des Moyens » de la crèche. C’est l’âge de la motricité impérieuse, où tout est bon à découvrir et à explorer, c’est aussi celui de la découverte de l’autre comme objet intéressant, certes, mais bien souvent gênant. Enfin et par voie de conséquence, c’est le stade où le jeune enfant est confronté à l’interdiction de faire mal à autrui, que ce soit en famille, chez l’assistante maternelle ou en crèche.
9Entre 2 et 3 ans, l’enfant est incapable de faire mal intentionnellement. La morsure ne résulte pas d’une quelconque agressivité consciente. Elle se produit souvent au cours de conflits à propos d’objets ou de situations. Le conflit permet de découvrir l’autre qui résiste. La conscience de soi et la conscience de l’autre, on l’a vu, se construisent en même temps et l’une grâce à l’autre. Cette construction, lente, occupe les trois premières années de la vie et s’opère dans l’imitation et le conflit.
10L’imitation est à l’œuvre précocement, déjà chez le bébé, et elle constitue pour lui un outil fondamental. L’observation attentive des petits groupes de jeunes enfants permet de constater la richesse de leurs interactions : les actes agressifs ne sont pas leurs seuls échanges, tant s’en faut. Quand il y a conflit, celui-ci ne débouche pas forcément sur une agression. Il donne parfois lieu à de véritables négociations, dont l’observation est révélatrice. — Armand, au cours d’un moment de jeu à l’extérieur, agrippe le trotteur que chevauche Adam. Les expressions et les paroles des deux enfants laissent craindre la possibilité d’une agression. Armand se détourne, cherche un camion et le présente à Adam. Celui-ci reste sur le trotteur et s’éloigne. Armand s’occupe alors du camion, etc. — Cette séquence montre que l’affrontement n’était pas inévitable, que Armand a usé d’un véritable comportement de négociation et qu’il a supporté de ne pas obtenir le trotteur.
11Le conflit peut ainsi avoir une valeur constructive et structurante. Mais s’il se passe mal et donne lieu à des décharges motrices, des pleurs, des retraits ou des appels à l’adulte, ce dernier se doit d’intervenir. Ainsi, les décharges motrices sont à interdire quand elles génèrent des actes agressifs : taper avec la main ou avec un objet, tirer les cheveux, pincer, griffer, pousser, écraser et surtout mordre, en quelque sorte utiliser la griffe et la dent. Par ailleurs, la morsure n’est pas toujours chargée négativement, la bouche étant aussi un lieu d’intense plaisir. Ne mord-on pas la vie à belles dents ? La liaison amour-haine est décidément tenace.
12Si la morsure a laissé une trace — c’est aussi le cas de la griffure, mais elle est moins fréquente —, on veut « l’effacer » avec crème et glaçon, on tente de la faire disparaître pour que cela n’ait pas eu lieu. Alors que la douleur de l’enfant mordu est de plus courte durée que celle de la trace, cette dernière nous renvoie à notre fragilité, à la crainte de l’accident, la crainte de perdre la vie, à notre impuissance à contrôler tout ce qui arrive à notre enfant ou aux enfants dont nous avons la responsabilité. Elle nous oblige à accepter que l’enfant souffre en grandissant, qu’il « s’abîme », que son corps ne soit plus « intact ».
13Les comportements agressifs ne sont pas un phénomène récent, issu des banlieues ou de la crèche ; on les retrouve aussi bien chez les assistantes maternelles. Ils ont toujours existé, depuis le début de l’humanité, entre homme et femme, parents et enfants, frères et sœurs, maître et esclave. Chaque être humain est porteur d’une agressivité plus ou moins contrôlée, plus ou moins refoulée ou niée, plus ou moins sublimée, et souvent canalisée et orientée positivement en dynamisme ou combativité.
À la crèche, Fernand, absorbé par son puzzle, saisit un morceau qu’il tient comme un pistolet ; il rit et fait en courant le tour de la pièce, en disant : « Pan, pan, pan ! » « Fernand, c’est pas un pistolet, on fait pas ça », lui reproche l’auxiliaire. Le psychologue fait remarquer mezza voce à celle-ci : « Il ne fait de mal à personne… » Cette petite scène, exemplaire, nous conduit à poser la question : les garçons sont-ils plus agressifs que les filles ? On sait que la testostérone concourt à l’expression de l’agressivité et que son déficit fait baisser cette sorte de comportements. Mais on connaît aussi l’importance de l’éducation : nous avons vu que notre société a tendance à différencier radicalement cet « élevage » selon le sexe. On incite les petits garçons aux jeux « de garçons », dont les armes font partie, et on dissuade les petites filles de s’en mêler, sauf à être « garçons manqués ». Les petites filles sont encouragées à développer précocement des comportements de sollicitude et d’aide. Dans sa communication, « La distinction de sexe » au colloque Féminin-masculin : Bébé(e) (Avignon, 2008 [1]), Irène Théry a parlé du « conditionnement culturel » des enfants. Dans Quoi de neuf chez les filles ? Entre stéréotypes et libertés, les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet ont dénoncé ce stéréotype et recommandé de « ne pas persuader dès le plus jeune âge les enfants que les filles sont des êtres faibles et les garçons des êtres forts ».
La plupart du temps, cependant, c’est dans un certain nombre de situations qu’il faut chercher la cause de l’émergence de comportements agressifs. Nous avons déjà mentionné le confinement dans l’espace vital, le surnombre qui perturbe les distances de sécurité, la perte des repères, l’ennui, le désœuvrement, etc. La plus importante est la frustration provoquée par l’interdit, qui engendre une souffrance, intense. Par exemple, si on le prive de son jouet, l’enfant, qui n’a pas encore intégré la notion de « prêter » et « rendre », est surpris, bousculé, la peur s’empare de lui et sa réaction peut être agressive.
Plus sournoisement, l’excitation, même affectueuse, peut conduire à des comportements agressifs. Il y a des familles très « physiques » où l’on se bisouille, papouille, mordille, aux limites entre l’amour et l’agression : « Tu es à croquer, je vais te manger. » Cet « amour-chahut » entraîne parfois un paroxysme où l’enfant, submergé, perd son contrôle. Il en est de même dans ces simulations de bagarres où, brusquement, l’adulte juge que la limite du supportable est dépassée et fait tomber la sanction ; ce changement brutal et incohérent de registre est incompréhensible pour le jeune enfant, mais il peut cependant en redemander.
Quand la morsure est un signal inquiétant
14L’agressivité directe ou indirecte de l’adulte, par des violences discrètes et insidieuses, déclenche par réaction l’agressivité de l’enfant. Il peut alors la retourner contre l’autre ou contre lui-même et cela est particulièrement vrai dans les collectivités.
15Quand l’agression devient le seul mode de communication de l’enfant, elle fonctionne comme un signal d’alarme. Si ce comportement est répétitif, c’est que l’enfant n’a trouvé que ce moyen pour attirer l’attention sur lui, même si cela entraîne des échanges violents avec les adultes. — Loïc a 20 mois. Il est agile et débordant d’énergie. Il est à la crèche depuis deux mois, dans le groupe « des Moyens ». Certains enfants marchent tout juste, aucun n’a encore acquis le langage verbal. Tous jouent, vont et viennent et se rencontrent, parfois se heurtent. Loïc a la stature d’un enfant de 3 ans, mais n’en a pas encore les compétences. Il bouscule souvent un enfant sur son chemin, qui tombe et pleure. Loïc se fait gronder. Il recommence et pousse, volontairement semble-t-il, un autre enfant, qui pleure. Ce « jeu » se reproduit de nombreuses fois. L’auxiliaire, exaspérée, crie à chaque fois le prénom de Loïc. Celui-ci la regarde de manière interrogative et parfois avec un sourire. « Il me nargue », dit-elle. Devant la répétition de ces épisodes, il est décidé d’accueillir Loïc chez les « Grands » ; dès son arrivée, le « jeu » de Loïc continue : il fait tomber, il va même plaquer au sol certains enfants en souriant. Nous avons l’idée qu’il cherche le contact avec ses pairs, mais ne dispose pas « d’outil » encore assez élaboré. Il se sert du corps à corps, à la recherche de l’autre. L’auxiliaire « lui crie dessus » crescendo et le force à rester assis sans bouger en lui disant qu’il est puni. Loïc nous paraît ne pas comprendre cette punition, être en échec de sa recherche de contact ou alors chercher à inciter autrui à une sorte de jeu de rugby sans règles. Il est entré dans la « relation privilégiée négative », dont parle Denis Mellier. Dans son nouveau contexte (service des Grands), sa motricité débordante lui « sert » à attirer l’attention sur lui. Anne-Marie Fontaine dit que ces enfants sont bloqués dans ce genre d’interactions. Ces échanges, même violents, valent mieux dans l’esprit de l’enfant que l’absence de contact. Il faut savoir aussi que l’enfant, garçon ou fille, qui agresse sans arrêt est un enfant qui a peur : il a peur de sa propre agressivité et il a peur d’être agressé lui-même en retour. Comme il ne maîtrise pas encore le langage, il a du mal à symboliser et se sent en grande insécurité. Même s’il nous regarde et nous sourit, cet enfant est dans la détresse et il ne faut pas faire de la surenchère avec lui, ne pas imaginer qu’il nous provoque. En outre, certains enfants retournent contre eux-mêmes la pulsion agressive, ils se mordent la main ou se tapent la tête, par exemple. L’autoagression est un appel à l’aide encore plus pressant.
Que faire en cas de morsure ? Mettre des mots sur les actes, reprendre par la parole le contenu de l’action et de sa conséquence, sans violence mais avec fermeté, sur un ton d’apaisement. L’adulte ne doit pas se laisser contaminer par l’émotion violente, bien qu’elle soit très contagieuse, si l’on peut se permettre cette analogie. Il peut en effet être exaspéré par la répétition de certains actes agressifs. Néanmoins, c’est à lui, le professionnel, de garder son calme quand il verbalise les limites et rappelle la loi. Et, s’il ne peut le faire, il doit passer le relais.
En lui ménageant des moments de jeu et de créativité, on propose à l’enfant des occasions d’échanges très positifs. L’adulte doit laisser la pulsion agressive s’extérioriser par l’activité ludique, même si l’une ou l’autre des phases du jeu ne nous semble pas constructive : faire tomber la tour de cubes fait partie du jeu et est aussi utile que la construire ! C’est évidemment quand l’enfant accède au langage que les actes agressifs, en général, diminuent. Ils peuvent se transformer en injures ou « gros mots », mais ceux-ci ne laissent de traces que psychiques. C’est une autre histoire…
La prévention des échanges agressifs en crèche
16Au cours de réunions régulières, nous travaillons sur les pratiques professionnelles. La première d’entre elles est l’examen des moments délicats de la journée qui permet de les aménager au mieux pour diminuer les rencontres malheureuses et autres bousculades. On vérifie qu’il y ait un nombre suffisant de jouets identiques, on rappelle qu’il faut être particulièrement vigilant au passage d’une activité à une autre. On sait aussi qu’il faut avoir un regard « contenant » pour que l’enfant ne se sente pas seul et « perdu » au milieu des autres, ce qui implique qu’il y ait un nombre suffisant d’adultes « attentionnés », au sens romantique du mot, comme dit Patrick Ben Soussan ! On sait enfin que les enfants ont besoin d’un accompagnement dans les activités proposées et qu’ils sont capables de collaborer entre eux, comme l’ont très bien montré les analyses des chercheurs du cresas (Sylvie Rayna, 1993).
Lors d’un conflit, l’adulte de la crèche sépare les protagonistes en faisant cesser l’action. Puis il console, soigne, calme l’agressé et rappelle la loi à l’agresseur : « Non, il est interdit de faire mal à l’autre ainsi qu’à soi-même. » Le langage corporel est prohibé : il est interdit à l’adulte de frapper ou de fesser, même si les parents le préconisent. Bien évidemment, mordre en retour est totalement proscrit, bien que certains proches le conseillent ! Le message passe par la parole ferme mais non violente. On dira à l’auteur de l’acte qu’il a droit à ses émotions, sa colère ou sa tristesse ; ce qui lui est interdit, c’est de les exprimer de cette façon. On dira aux adultes qu’ils ne doivent pas se laisser entraîner à réagir à la violence par la violence, sous des formes plus ou moins détournées. Parler est toujours mieux que taper, et parler n’est jamais hurler !
Les rencontres avec les parents
17Les entretiens et les réunions avec les parents sont des moments de dialogue indispensables. Ils doivent prendre conscience que le psychologue travaille à la crèche pour leur enfant, sa famille et ses accueillants. La crèche est là pour protéger les enfants, tous les enfants. Le personnel est tenu au secret professionnel : on n’a pas le droit de dire quel enfant a fait ceci ou cela dans la journée, car le parent voudrait peut-être faire justice lui-même. La crèche gère les conflits à la crèche, les parents ne sont pas responsables de la vie de la crèche. Il est absurde de gronder un enfant le soir pour un événement de la journée qu’il a probablement oublié et qui a déjà été réglé à la crèche. La compétence du parent est déjà suffisamment sollicitée lors des soirées, nuits, matins, fins de semaines et vacances et le parent ne peut se substituer à la responsabilité de la crèche. Mais le message des parents devrait concorder avec celui de la crèche et celui de la société civilisée dans son ensemble : « Ne pas faire de mal ni à autrui ni à soi-même. » Et même si « les mémés aiment la castagne », comme le chante C. Nougaro !
18Le doute est naturel et il inspire parfois une forme de suspicion à propos de la surveillance. « Comment s’occupe-t-on de mon enfant quand je ne suis pas là ? » En cas de trouble, « quelqu’un doit être responsable ». C’est ainsi que s’exprime la crainte de tout parent confiant son enfant à une tierce personne. Seule la confiance permet de surmonter cette angoisse, et elle ne s’établit pas en un jour. C’est pourquoi la procédure de l’accueil progressif (« l’adaptation ») a été mise en application dans les lieux d’accueil. Mais il faut aussi se plier au principe de réalité qui nous rappelle que le risque zéro n’existe pas.
19Aussi compétents et attentionnés soient-ils, les parents et les professionnels de l’accueil ne peuvent pas toujours éviter des agressions qui vont parfois très vite, qu’elles soient cachées de l’adulte ou qu’elles se fassent dans ses jambes mêmes. — Dans la cour de la crèche, l’auxiliaire parle avec le psychologue de Nathan, 26 mois, qui lui donne du souci par ses morsures répétées. Tout d’un coup, Justine, Nathan, Noé et Tom foncent joyeusement dans les jambes des deux adultes. Dans la bousculade, Noé a été mordu et se met à pleurer : « C’est toi, Nathan, qui as encore mordu ? », dit l’auxiliaire, alors que ni elle ni le psychologue n’ont pu observer le déroulement de la scène. — À soupçonner toujours Nathan, peut-être pas à tort mais peu importe, on lui colle une étiquette ; or il faut éviter d’étiqueter tel ou tel enfant, car cela le fixera dans un mode d’échange unique et négatif.
C’est pourquoi nous dirons, pour en terminer avec la morsure, qu’il ne faut pas en faire tout un plat… Mais nous en ferons un sur la notion d’étiquetage. — Sarah, 20 mois, bouscule et pousse souvent les autres enfants. Quand elles se rendent compte de ce qui se passe, les auxiliaires tentent régulièrement d’arrêter la bousculade en hélant Sarah par son prénom du fond de la pièce. Un jour, un enfant est poussé à terre et pleure. « Qui a poussé ? » Trois ou quatre enfants répondent, unanimes, « Sarah ! » Il se trouve que celle-ci est absente ce jour-là. Une telle scène m’a été souvent décrite. Dès 1968, Robert Rosenthal décrivait l’effet Pygmalion : les enfants intériorisent les définitions que les adultes leur attribuent et s’y conforment. Bernard Golse est plus radical encore : « On risque parfois de créer ce que l’on craint », et il ajoute qu’« aucun enfant ne peut vivre toute son enfance sous le regard pesant d’un entourage anxieux de le voir devenir délinquant ». Dans son article intitulé « Non, à 3 ans, tout n’est pas joué », Sylviane Giampino va plus loin enfin quand elle affirme : « L’enfant s’identifie plus fortement aux représentations négatives qu’aux projections positives. » Puisque la prévention est notre devoir, il faut combattre ce que Bernard Golse nomme « le désastre de la prédiction ».

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